Pendant la grossesse, beaucoup de femmes décrivent le fait d’être entourées. Les rendez-vous médicaux rythment les semaines, les proches prennent des nouvelles, le corps est suivi, observé, accompagné. Puis le bébé arrive. Et, parfois sans prévenir, quelque chose bascule.

Le rythme change. Le sommeil se fragilise. Le corps se transforme autrement. Mais aussi le lien à soi, aux autres, au monde. Là où l’on imaginait du soutien, certaines femmes se retrouvent confrontées à une forme de solitude inattendue. Pas nécessairement seules physiquement. Mais seules avec ce qu’elles ressentent. Sans toujours savoir à qui adresser ce qui se passe à l’intérieur.

Trois réalités différentes, mais souvent confondues

Dans cette période, plusieurs termes circulent, souvent utilisés de manière interchangeable, alors qu’ils renvoient à des réalités distinctes.

Le baby blues correspond à une réaction émotionnelle fréquente dans les jours suivant l’accouchement. Il concernerait environ 50 à 80 % des femmes (O’Hara & Wisner, 2014).
Il se manifeste par une labilité émotionnelle, des pleurs, une irritabilité, en lien notamment avec les variations hormonales rapides et la fatigue. Il est transitoire et se résout généralement en quelques jours.

La dépression périnatale, telle que définie dans le DSM-5 (American Psychiatric Association, 2013), correspond à un épisode dépressif majeur survenant pendant la grossesse ou dans la période suivant l’accouchement. Lorsqu’elle survient après la naissance, on parle de dépression du post-partum. Sa prévalence est estimée entre 10 et 15 % des femmes (Gavin et al., 2005 ; O’Hara & McCabe, 2013). Elle s’inscrit dans la durée et s’accompagne de symptômes dépressifs caractérisés (tristesse persistante, anhédonie, fatigue, culpabilité, troubles du sommeil), avec des répercussions possibles sur le fonctionnement quotidien et le vécu de la relation au bébé.

Enfin, le post-partum ne désigne pas un trouble, mais une période de transition. Les travaux en neurosciences montrent qu’elle s’accompagne de modifications cérébrales, notamment dans des régions impliquées dans les processus émotionnels et l’attachement (Hoekzema et al., 2017).
Même en l’absence de trouble dépressif, cette période constitue une phase de vulnérabilité accrue.

10 à 15 % des femmes : une réalité fréquente… et pourtant peu visible

La dépression du post-partum concerne environ une femme sur sept. Dit autrement : regardez autour de vous. Dans une salle d’attente, dans un groupe de jeunes mères, dans un parc… il y a probablement une femme qui traverse cela. Peut-être en train de sourire. Peut-être en train de dire que “ça va”. Et pourtant, à l’intérieur, ça ne va pas.

Ce chiffre est important, parce qu’il remet les choses à leur place : il ne s’agit pas d’une situation rare ou exceptionnelle, mais d’une réalité fréquente de la période périnatale. Et pourtant, on en parle peu. Parce que cela ne correspond pas à l’image attendue de la maternité.

Parce que dire “je vais mal” quand on vient d’avoir un enfant reste difficile. Alors beaucoup de femmes traversent cela en silence. Et ce silence entretient une illusion puissante : celle d’être seule à vivre quelque chose que, en réalité, beaucoup d’autres vivent aussi.

Aimer son bébé et se sentir dépassée sont deux réalités différentes

Un point mérite d’être clarifié avec précision, tant il est souvent source d’inquiétude et de culpabilité. La dépression du post-partum est un trouble de l’humeur. Elle ne permet pas, à elle seule, de conclure à la présence ou à l’absence d’amour envers son enfant.

Les travaux cliniques montrent plutôt qu’elle peut venir altérer l’expérience subjective de la maternité — notamment en termes de fatigue, de disponibilité émotionnelle ou de sentiment de compétence — et parfois compliquer le processus de lien (O’Hara & Wisner, 2014). Mais ces dimensions ne se confondent pas.

Dans la pratique, de nombreuses femmes décrivent quelque chose de très déstabilisant : elles aiment leur bébé et en même temps, elles se sentent dépassées, épuisées, parfois en détresse. Cette coexistence est possible, elle est même fréquente. Elle ne signifie pas que le lien est absent, ni qu’il est “défaillant”. Elle dit surtout que la situation est intense, exigeante, et qu’elle mobilise énormément de ressources.

Dans ce contexte, le sentiment de ne plus en pouvoir ne constitue pas un indicateur de la qualité du lien. Il peut être compris comme un signal : celui d’une surcharge — biologique, psychique et environnementale — à un moment où les ressources disponibles ne suffisent plus.

Autrement dit, ce que vous ressentez ne dit pas qui vous êtes comme mère. Cela ne remet nullement en cause votre amour pour votre enfant. Cela dit quelque chose de ce que vous traversez.

Des émotions fréquentes mais souvent tues

La littérature en psychologie périnatale met en évidence la présence fréquente d’affects ambivalents dans la transition à la parentalité. Concrètement, cela peut inclure des expériences difficiles à reconnaître : aimer profondément son bébé… et, par moments, regretter d’être devenue mère. Ces deux réalités peuvent coexister.

Ces ressentis peuvent donner l’impression d’être en décalage avec ce que l’on imaginait, avec ce que les autres semblent vivre, avec l’image de la maternité telle qu’on nous la présente. Pourtant, ils ne sont pas pathologiques en eux-mêmes. Ils reflètent un travail d’ajustement profond, souvent invisible : celui d’une transformation majeure, où les repères bougent, où l’identité se reconfigure, où les liens se redéfinissent.

Le problème, ce n’est pas que ces ressentis existent. Le problème, c’est qu’ils n’ont souvent nulle part où aller. Parce qu’ils dérangent. Parce qu’ils ne “devraient pas” être là. Parce qu’on craint le regard des autres. Alors ils restent à l’intérieur…

Et ce qui reste à l’intérieur ne disparaît pas : ça tourne, ça s’accumule, ça prend de la place… jusqu’à devenir plus lourd à porter.

Dans ce contexte, le fait de ne pas pouvoir exprimer ces vécus — en raison de normes implicites ou de la peur du jugement — peut contribuer à leur intensification et au maintien de la souffrance psychique.

Pourquoi moi ?

C’est une question que beaucoup de femmes se posent. Comme s’il devait forcément y avoir une explication simple. Une cause unique. Une raison claire.

En réalité, la dépression du post-partum ne fonctionne pas comme cela. Elle est aujourd’hui comprise comme un phénomène multifactoriel : elle ne s’explique pas par un seul facteur, mais par la rencontre de plusieurs éléments, à un moment donné.

Des facteurs biologiques, d’abord — notamment les variations hormonales importantes qui suivent l’accouchement, auxquelles certaines femmes sont plus sensibles que d’autres. Des facteurs psychologiques — comme l’histoire personnelle, les expériences passées, certaines vulnérabilités ou le niveau d’anxiété. Et des facteurs environnementaux — le manque de sommeil, la charge mentale, le niveau de soutien, les conditions de vie, les événements récents (O’Hara & Wisner, 2014).

Ce n’est donc pas une question de “fragilité” ou de “capacité à être mère”. C’est la rencontre, souvent invisible, de plusieurs éléments qui, ensemble, dépassent ce qu’une personne peut absorber à ce moment-là. Et c’est aussi pour cela que la question “pourquoi moi ?” reste souvent sans réponse unique. Parce qu’il ne s’agit pas d’un défaut individuel. Mais d’un équilibre qui, à un moment donné, s’est trouvé débordé.

Devenir mère est une traversée.

Une traversée faite de lumière, mais aussi de zones plus floues, plus fragiles, parfois inattendues. Et dans ces moments-là, il peut être difficile de reconnaître ce que l’on vit, surtout lorsque cela ne correspond pas à ce que l’on imaginait.

Si c’est votre cas, sachez ceci : vous n’êtes pas seule.

Même si cela ne se voit pas, même si cela se dit peu, d’autres femmes, autour de vous, ressentent peut-être des choses similaires — en silence, elles aussi.

Il y a, dans les parcs, dans les salles d’attente, dans les maisons voisines, des mères qui tiennent, qui doutent, qui vacillent sans toujours pouvoir le dire. Peut-être que reconnaître cela, c’est déjà commencer à desserrer un peu cette solitude.

Parce que ce que vous ressentez a une place. Parce que cela peut être entendu. Parce que cela mérite d’être accueilli, et pas jugé.

Parler, partager, consulter! Ce n’est pas admettre que quelque chose ne va pas. C’est se donner un espace pour traverser autrement. Un espace pour déposer, pour comprendre, pour respirer un peu. Et parfois, simplement, pour ne plus être seule avec tout ça.

Alors si ces mots résonnent en vous, peut-être qu’ils peuvent aussi ouvrir quelque chose :
la possibilité d’en parler, de demander du soutien, et de ne plus porter cela seule.

Sophie Kersten, psychologue clinicienne (et là pour vous, les mamans)


Pour aller plus loin…

American Psychiatric Association (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5th ed.)
Référence clinique qui définit notamment la dépression avec spécificateur « début péripartum ».

NiCole Gavin et al. (2005). Perinatal depression: A systematic review of prevalence and incidence.
Une méta-analyse majeure estimant la prévalence de la dépression périnatale.

Michael W. O’Hara & Amanda McCabe (2013). Postpartum depression: Current status and future directions. Une revue de référence sur la dépression du post-partum et ses facteurs de risque.

Michael W. O’Hara & Katherine L. Wisner (2014). Perinatal mental illness: Definition, description and aetiology. Un article de synthèse sur les troubles mentaux périnataux et leur étiologie multifactorielle.

Eliselotte Hoekzema et al. (2017). Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure.
Montre des modifications cérébrales durables liées à la grossesse.

Orna Donath (2015). Regretting Motherhood: A Sociopolitical Analysis. Signs: Journal of Women in Culture and Society. Un article majeur qui met en évidence que certaines femmes peuvent regretter la maternité tout en aimant leurs enfants, et analyse les normes sociales qui rendent ces expériences difficiles à exprimer.