Est-ce que ça vous est déjà arrivé d’avoir le sentiment de ne plus savoir quoi faire pour capter l’attention de votre partenaire ? De parler, expliquer, argumenter, parfois même insister un peu, sans que rien ne change vraiment. Vous avez l’impression de dire les choses correctement, parfois même calmement, et pourtant… rien ne bouge.

Dans ces moments-là, on se dit souvent que le problème vient d’un manque de communication. Qu’il faudrait mieux formuler, être plus clair·e, plus posé·e, ou au contraire plus ferme. Alors on essaie encore. On reformule. On précise. On nuance. Parfois, on a même l’impression de préparer un exposé oral… pour quelqu’un qui n’a pas vraiment demandé à l’écouter.

Mais ce qui se joue est souvent plus profond que cela. Derrière cette impression de parler dans le vide se cache quelque chose de très fondamental, bien identifié en psychologie : le sentiment d’influence.

Le sentiment d’influence : se sentir avoir une place

Le sentiment d’influence n’a rien d’un concept abstrait. C’est sentir que ce que je pense, ce que je ressens, ce que je propose peut réellement avoir un effet sur l’autre et sur la relation. Ce n’est pas décider à la place de l’autre. Ce n’est pas avoir le dernier mot. Ce n’est pas contrôler. C’est sentir que je compte. Que ma présence fait une différence. Que je ne suis pas interchangeable.

En psychologie, ce vécu est lié à ce qu’on appelle l’agentivité : la capacité de se vivre comme un sujet qui agit sur son environnement, plutôt que comme quelqu’un qui le subit. Dans une relation, se sentir influent, c’est se sentir acteur ou actrice du lien. Lorsque cette possibilité s’érode, un sentiment d’impuissance s’installe progressivement — et ce n’est jamais anodin (travaux d’Albert Bandura sur l’agentivité).

Ce besoin de sentir que l’on a un impact ne naît pas à l’âge adulte. Il se construit très tôt. Un bébé pleure, quelqu’un répond. Un enfant demande, on l’écoute. Peu à peu, ces expériences façonnent l’idée que ce que je fais et ce que je ressens a de l’importance pour l’autre. À l’âge adulte, ce besoin ne disparaît pas. Il change de forme, mais il reste là. Se sentir à l’origine de ses actions et reconnu dans ses relations constitue un besoin psychologique fondamental. Lorsqu’il est durablement frustré, la détresse augmente, même chez des personnes par ailleurs solides et autonomes (théorie de l’autodétermination, travaux d’Edward Deci et Richard Ryan).

Dans le couple, ça se joue dans les détails

Dans le couple, cette question devient particulièrement sensible parce que l’enjeu est très concret. On n’y investit pas seulement de l’affection ou du temps, mais l’attente — souvent silencieuse — de compter réellement pour l’autre. D’avoir une place qui ne soit pas seulement affective, mais aussi décisionnelle.

Et contrairement à ce que l’on imagine parfois, le sentiment d’influence ne se joue pas dans les grandes décisions spectaculaires. Il se loge dans des situations très ordinaires : découvrir qu’un week-end a été organisé sans vous consulter ; se rendre compte que tout est déjà décidé quand la discussion commence ; entendre régulièrement « on verra » ou « ce n’est pas le moment » sans que le sujet ne revienne jamais.

Il se joue aussi dans ces moments plus discrets, mais souvent plus douloureux. Quand vous venez de vous livrer à cœur ouvert, d’exprimer quelque chose de fragile ou d’important, et que l’autre fait comme si de rien n’était. Quand il n’y a pas de reprise, pas d’écho, pas de mouvement. Quand le quotidien reprend immédiatement sa place, comme si ce que vous veniez de dire n’appelait ni réponse, ni ajustement.

Il se joue enfin dans la manière dont les désaccords sont traités : lorsque la discussion se ferme dès qu’un point de vue différent apparaît ; quand vos objections sont minimisées, contournées ou laissées en suspens ; quand vous avez le sentiment qu’il faut insister, répéter, argumenter davantage que l’autre pour être pris·e au sérieux.

Ces micro-situations répétées finissent par éroder le sentiment d’influence. Les décisions se prennent de plus en plus seul·e, les échanges tournent en rond, l’un parle pendant que l’autre se ferme ou se retire. On est toujours en couple, mais on ne se sent plus vraiment partenaire. C’est souvent à cet endroit précis que la relation commence à se fragiliser (travaux de John Gottman sur l’acceptation de l’influence dans le couple).

Avec le temps, cette perte n’est pas seulement frustrante : elle devient insécurisante. Quand on a l’impression que rien de ce que l’on dit ou fait ne peut plus vraiment toucher l’autre, une forme d’impuissance s’installe. Ce n’est pas tant le conflit qui fait souffrir que l’impression de ne plus avoir de prise sur le lien (théorie de l’interdépendance et du pouvoir relationnel, travaux de Caryl Rusbult).

À cet endroit, des questions silencieuses apparaissent : à quoi je sers, si je ne change rien ? Quelle est ma place, si je ne compte plus dans les décisions ? Est-ce que je suis encore important·e pour l’autre… ou est-ce qu’au fond, je ne fais plus vraiment de différence ? Ces questions travaillent en arrière-plan et touchent directement au sentiment d’exister dans le lien.

Quand l’impuissance devient difficile à supporter

Ne plus avoir d’influence est psychiquement très coûteux. Dans d’autres domaines de la vie, lorsqu’une situation devient intenable, on peut parfois se retirer, changer de cadre, prendre de la distance. Dans le couple, c’est rarement une option simple. Parce qu’on aime. Parce qu’on est engagé·e. Parce qu’il y a une histoire, des liens, parfois des projets ou des enfants. Alors on reste. Mais on reste dans une relation où la marge de manœuvre se réduit peu à peu.

C’est souvent à cet endroit que la tension s’installe. Quand la parole ne suffit plus, quand la négociation semble tourner à vide, certaines stratégies apparaissent. Non pas pour dominer l’autre, mais pour tenter de retrouver une prise sur le lien, un minimum d’impact. On insiste davantage. On relance. On précise encore. Et sans vraiment s’en rendre compte, on commence à faire ce que l’on s’était pourtant juré de ne jamais faire — non par désir de contrôle, mais parce que l’impuissance devient difficilement supportable (travaux de Nickola Overall sur le faible pouvoir perçu et les réponses relationnelles intrusives).

Le cercle qui se met en place

À ce stade, il ne s’agit pas encore forcément de contrôle au sens strict. Il s’agit souvent d’une tentative de reprise d’agentivité : faire quelque chose plutôt que subir. Autrement dit, essayer de remettre du mouvement là où tout semble figé. Mais ces tentatives ont un effet paradoxal. Plus l’un insiste, demande des garanties ou cherche à cadrer la relation, plus l’autre peut se sentir pressé·e, envahi·e, voire contrôlé·e. En réponse, il ou elle se ferme davantage, se retire, et le sentiment d’impuissance initial se renforce. Le cercle s’installe.

Par exemple, cela peut se jouer autour des projets. Vous parlez d’avenir, d’organisation, de décisions à prendre ensemble. Les réponses restent floues, repoussées à plus tard. Vous cherchez alors à clarifier, à savoir où vous en êtes. Et c’est souvent là qu’une phrase tombe : « arrête de me mettre la pression ».

C’est un cercle vicieux. Du côté de celui ou celle qui insiste, il ne s’agit pas de presser, mais de comprendre, de se situer, de sentir que la relation avance. Du côté de l’autre, cette demande est vécue comme une contrainte, une attente de trop. Alors il ou elle recule, évite, temporise encore. Plus vous insistez, plus l’autre se dérobe et plus l’angoisse monte (modèles interactionnels et systémiques des escalades relationnelles).

Retrouver une influence sans se perdre

En thérapie, l’enjeu n’est donc pas seulement de faire cesser certains comportements, mais de comprendre ce qui a disparu avant qu’ils apparaissent. Très souvent, le travail consiste à redonner une place à la parole de chacun, à restaurer des espaces de réciprocité, à remettre du dialogue là où il n’y avait plus que des stratégies individuelles. À retrouver la capacité de faire face ensemble, plutôt que chacun de son côté (travaux de Sarah Galdiolo sur le coping dyadique et la satisfaction conjugale).

Le contrôle n’est pas toujours le point de départ. Il est parfois le symptôme d’un lien dans lequel le sentiment d’influence s’est lentement effacé. Derrière beaucoup de tensions relationnelles, il y a moins un désir de dominer qu’une peur plus silencieuse : celle de ne plus compter, de ne plus avoir de place, de ne plus faire de différence pour l’autre.

Mettre des mots sur ces mécanismes, c’est se donner une chance de comprendre ce qui fait vraiment mal, en amont des comportements qui abîment. Parce que, bien souvent, ce que l’on cherche dans le couple, ce n’est pas d’avoir raison. C’est de se sentir entendu·e. De sentir que notre présence a un poids. Et que, même dans le désaccord, on existe encore dans le regard de l’autre.

C’est peut-être là que commence le travail le plus important : non pas apprendre à mieux contrôler, mais retrouver une façon d’influencer sans se perdre — et de laisser l’autre nous influencer, sans disparaître.

Sophie Kersten, psychologue clinicienne (et elle aussi pas toujours à l’aise avec le lâcher-prise)


Pour aller plus loin…

Albert Bandura (2001). Social Cognitive Theory: An Agentic Perspective. Annual Review of Psychology.
Une étude sur la notion d’agentivité et le sentiment de pouvoir agir sur son environnement.

Edward Deci & Richard Ryan (2000). The “What” and “Why” of Goal Pursuits: Human Needs and the Self-Determination of Behavior. Psychological Inquiry.
Une étude sur les besoins psychologiques fondamentaux, dont le besoin d’autonomie et d’impact.

John Gottman (1999). The Seven Principles for Making Marriage Work.
Une étude sur l’importance d’accepter l’influence de l’autre dans la stabilité du couple.

Caryl Rusbult et al. (1998). Interdependence, Interaction, and Relationships.
Une étude sur le lien entre dépendance relationnelle, pouvoir et satisfaction dans le couple.

Nickola Overall (2018). Research on relationship power and demand-withdraw patterns.
Une étude sur les réactions relationnelles face au sentiment de faible pouvoir.

John Bowlby (1969). Attachment and Loss.
Etude sur l’activation du système d’attachement et les réactions à la non-réponse relationnelle.

Sarah Galdiolo (travaux récents).
Sur le coping dyadique et les processus relationnels dans le couple.