Il y a des semaines où je reçois plus d’appels de personnes qui cherchent un psy que de nouveaux rendez-vous à leur proposer. Des gens qui ont déjà appelé cinq ou six cabinets avant le mien. Qui ont attendu des semaines pour un simple retour. Qui, parfois, ont fini par abandonner avant même d’avoir pu poser la question qui les habitait.

Ce n’est pas une impression. C’est un phénomène qui a un nom « le désert médical » (ou plus précisément ici, le « désert psy« ) et qui, en Belgique, touche autant Bruxelles que la Wallonie, même si les deux régions ne le vivent pas de la même manière.

Un mot qui n’a pas vraiment de définition

Le « désert médical » désigne, en théorie, une zone géographique où l’offre de soins est insuffisante pour répondre à la demande de la population. Mais dans les faits, le terme n’a jamais eu de définition stabilisée : c’est une expression née du débat public plus qu’un concept scientifique précis, et les seuils varient selon qui les fixe.

En Wallonie, il existe malgré tout un repère officiel pour les médecins généralistes : une commune est reconnue en pénurie lorsqu’elle compte moins de 90 médecins de famille pour 100 000 habitants, soit environ un médecin pour plus de 1 100 habitants. Des zones entières du Hainaut ou de l’arrondissement de Verviers sont concernées.

Et fait révélateur : l’existence même d’un désert médical en Belgique fait débat. Le ministère de la Santé publique et les syndicats médicaux contestent le terme, quand de nombreux bourgmestres de communes rurales, eux, le vivent très concrètement sur le terrain. Ce n’est donc pas qu’une question de chiffres. C’est aussi une question de qui est écouté quand il décrit une réalité.

Ce que disent les chiffres, côté santé mentale

Pour les psychiatres, la photographie est assez claire : en 2021, la Belgique comptait 1,74 psychiatre pour 10 000 habitants, un chiffre resté quasiment stable depuis dix ans. Mais la répartition, elle, ne l’est pas : la densité à Bruxelles (3,30/10 000) est plus du double de celle en Wallonie (1,64/10 000) et en Flandre (1,50/10 000). On estime aujourd’hui qu’il manque entre 300 et 400 psychiatres pour couvrir les besoins de la population, avec un déficit particulièrement marqué en pédopsychiatrie.

Pour les psychologues, l’image est plus surprenante : la densité de psychologues enregistrés est en réalité légèrement plus élevée en Wallonie (2,62/10 000) qu’à Bruxelles (2,29/10 000). Le problème n’est donc pas toujours « il n’y a personne », c’est souvent « il y a quelqu’un, mais pas accessible au même tarif ». Seuls environ 25 % des psychologues cliniciens en Belgique sont conventionnés INAMI, c’est-à-dire intégrés au dispositif de soins psychologiques de première ligne à tarif très réduit, et la plupart ne le sont que partiellement, faute de budget fédéral suffisant. Les autres, comme la majorité des psychologues en cabinet privé, sont agréés – porteurs du titre professionnel reconnu par l’État – sans être conventionnés : leurs patients passent alors par le remboursement complémentaire de leur mutuelle plutôt que par le tarif INAMI.

Résultat concret : dans les grandes villes, compter sur un psychiatre ou un psychologue en cabinet privé peut vouloir dire patienter 3 à 6 mois avant un premier rendez-vous.

Une demande qui augmente, pendant que l’offre se transforme

Ces obstacles arrivent au pire moment : la demande, elle, ne cesse d’augmenter. Selon la dernière Enquête de santé de Sciensano (2023-2024), 12,8 % de la population belge de 15 ans et plus présente un trouble anxieux – contre 11,2 % en 2018 et 10,1 % en 2013. Sur une vingtaine d’années, la proportion est passée de 6,1 % à 12,8 %, un quasi-doublement. Près d’une personne sur six (17,8 %) présente aujourd’hui un trouble anxieux, dépressif, ou les deux combinés – contre 14,4 % en 2018. La hausse est particulièrement marquée chez les jeunes : chez les 15-24 ans, la prévalence du trouble anxieux est passée de 3,5 % en 2008 à 16 % en 2023-2024.

Du côté de l’hospitalisation, l’histoire est plus contre-intuitive qu’il n’y paraît. La Belgique n’a pas toujours manqué de lits psychiatriques au contraire : avec environ 150 à 177 lits pour 100 000 habitants à la fin des années 2000, elle affichait l’un des taux les plus élevés d’Europe, ce qui a justement motivé le lancement de la réforme « 107 » en 2010, visant à réduire l’hospitalisation au profit de soins de proximité (équipes mobiles, suivi ambulatoire, services de santé mentale). Le mouvement s’est amorcé – le nombre de lits pour adultes a diminué d’environ 6,4 % en vingt ans, porté surtout par une baisse des lits de séjour chronique (-39,5 %) – mais la Belgique comptait encore, en 2016, le deuxième taux de lits psychiatriques le plus élevé de l’OCDE.

Mais avoir des lits sur le papier ne veut pas dire qu’il est simple d’y accéder dans les faits. Les urgences psychiatriques belges rapportent une hausse de 23 % des passages ces dernières années, dans un réseau déjà saturé – et il arrive qu’y passer soit paradoxalement plus rapide que d’obtenir un rendez-vous classique chez un psychiatre. Dans certains hôpitaux généraux, la moitié des hospitalisations psychiatriques se font désormais via les urgences plutôt que sur orientation d’un professionnel. Les admissions sous contrainte, elles, ont augmenté de 50 % en dix ans, avec plus de 8 000 mesures par an en Belgique – un chiffre souvent lu comme le signe que l’accès volontaire et anticipé au système ne fonctionne pas assez bien. Et une fois sortie de l’hôpital, une personne suivie pour des troubles psychiatriques graves attend en moyenne sept semaines avant d’être prise en charge en ambulatoire en Belgique, contre trois semaines en Allemagne et quatre en Italie. Autrement dit : le vrai goulot d’étranglement se situe moins dans le nombre de lits que dans tout ce qui les entoure – l’accès à l’urgence, la sortie, et le relais vers un suivi de proximité.

D’où vient ce manque, au juste ?

Plusieurs mécanismes se superposent. Il y a d’abord le vieillissement des praticiens en poste, avec un renouvellement qui ne suit pas toujours. Il y a aussi une liberté d’installation qui pousse naturellement les jeunes professionnels vers les zones déjà bien dotées – grandes villes, réseau familial, dynamisme professionnel – plutôt que vers les zones qui en auraient le plus besoin. Et il y a une évolution générationnelle : les nouvelles générations de soignants recherchent davantage un équilibre de vie, ce qui, à effectif équivalent, réduit le nombre d’heures de soin réellement disponibles.

Mais en Belgique, un mécanisme structurel pèse particulièrement lourd : le contingentement des numéros INAMI. Ce numéro, indispensable pour pratiquer en étant remboursé, est distribué chaque année selon un quota fédéral, lui-même subdivisé par spécialité et par entité fédérée. Ce système limite chaque année le nombre de professionnels autorisés à s’installer en pratiquant des tarifs remboursés, indépendamment des besoins réels du terrain. Et ce plafond ne tombe pas de façon uniforme : certaines zones, comme le Hainaut occidental, s’attendent à une réduction de moitié de l’offre médicale, quand d’autres, comme le Brabant wallon, pourraient être en excédent.

Un dernier élément mérite d’être mentionné, parce qu’il change la façon de lire tous ces chiffres : le KCE, le centre fédéral d’expertise des soins de santé, reconnaît lui-même que les besoins réels de la population belge en santé mentale ne sont, à l’heure actuelle, pas véritablement connus, faute de données suffisantes. Autrement dit : une partie de la planification se fait encore un peu à l’aveugle.

Bruxelles et la Wallonie ne vivent pas le même désert

À Bruxelles, il existe un point d’entrée relativement centralisé : PsyBru, l’annuaire des psychologues de première ligne conventionnés, organisé par commune, avec les langues parlées indiquées. Gratuit pour les moins de 24 ans, première séance gratuite ensuite, tarif réduit au-delà.

En Wallonie, ce type de guichet unique n’existe pas. L’offre conventionnée est organisée province par province, chacune avec son propre réseau : Archipel et Réseau107BW pour le Brabant wallon, Rhéseau et Réseau Mosaïque Usager pour le Hainaut, et ainsi de suite selon les régions. L’organisation générale des soins de santé mentale y est pilotée par l’AViQ.

Ce n’est pas un détail. Ça veut dire que, même en sachant qu’on a droit à des séances remboursées, il faut encore savoir où chercher et que la réponse change selon la province où l’on habite. Pour beaucoup de personnes déjà en difficulté, cette étape supplémentaire suffit à décourager la démarche avant même qu’elle ne commence.

Le vrai obstacle n’est pas seulement de trouver un psy

Il y a un autre point, moins visible, mais tout aussi important : le manque de coordination entre les soignants. En France comme en Belgique, la coordination entre médecins généralistes et professionnels de la santé mentale reste largement insuffisante, et l’échange d’informations entre soignants est particulièrement rare dans ce domaine précis.

Concrètement, pour beaucoup de personnes, cela veut dire : réexpliquer son histoire à chaque nouveau professionnel, un généraliste qui oriente sans vraiment suivre après, un pédiatre et un psy périnat qui ne se parlent jamais, et personne qui porte la vue d’ensemble du parcours. Ce n’est pas seulement de l’aide qui manque. C’est aussi du lien entre les personnes censées aider.

Alors, comment s’y retrouver ?

Quelques repères concrets, si vous cherchez un psy en Belgique aujourd’hui.

Deux pistes de remboursement existent, et elles ne fonctionnent pas de la même façon.

  • La première passe par un psychologue conventionné INAMI, dans le cadre des soins psychologiques de première ligne. Vous pouvez le contacter directement, sans passer par un généraliste, à condition d’être en ordre de mutuelle. Le tarif est très réduit, quelques euros par séance, et le délai y est généralement plus court, autour de 2 à 6 semaines plutôt que plusieurs mois. Mais l’offre reste limitée à environ un quart des psychologues, organisés via des réseaux régionaux.
  • La seconde passe par un psychologue agréé – le titre que porte la plupart des psychologues en cabinet privé, conventionnés ou non. Dans ce cas, c’est votre mutuelle qui intervient via son assurance complémentaire : le remboursement tourne généralement autour de 10 à 20 € par séance, pour un nombre de séances limité (souvent entre 8 et 12 par an selon les mutuelles). C’est la voie la plus fréquente quand on consulte en cabinet privé.

À Bruxelles, commencez par PsyBru ou par le service de santé mentale (SSM) de votre commune, il en existe quasiment un partout, avec un tarif ajusté aux revenus. En Wallonie, cherchez le réseau conventionné propre à votre province, ou passez, là aussi, par le SSM le plus proche.

Et si votre situation est plus lourde ou plus complexe, les services de santé mentale restent le bon point d’entrée : équipe pluridisciplinaire, tarif adapté, et un accompagnement pensé pour durer au-delà de quelques séances.

Ce que je voudrais que vous reteniez

Si vous avez cherché un psy et que ça a été difficile, ce n’est pas parce que vous vous y êtes mal pris. Ce n’est pas non plus parce que votre demande n’était pas « assez grave » pour mériter une place rapidement. C’est parce que le système, aujourd’hui, n’est pas dimensionné pour répondre à temps à tout le monde, et qu’il vous demande, en plus de votre souffrance, de faire preuve de patience et de débrouillardise pour simplement l’atteindre. Ça ne devrait pas être aussi compliqué de demander de l’aide. En attendant que ça change, sachez au moins où chercher et que ce que vous ressentez, en cherchant, a sa place aussi.

Sophie Kersten, psychologue clinicienne (et qui espère, comme vous, que ça change)


Pour aller plus loin…

KCE — Vers une Belgique en bonne santé (2022-2024). Données de performance du système de santé belge, volet santé mentale : densité de psychiatres et de psychologues, délais d’attente. belgiqueenbonnesante.be

Sciensano (2023-2024). Enquête de santé — Santé mentale : prévalence et évolution des troubles anxieux et dépressifs en Belgique, par région et par âge. sciensano.be

SPF Santé publique (2023) / KCE Report 318B (2021). Données phares dans les soins de santé — Soins en santé mentale : évolution du nombre de lits psychiatriques, réforme « 107 » et comparaison OCDE. healthybelgium.be / kce.fgov.be

RTBF / Moustique.be / Médor (2024-2025). Reportages sur la saturation des urgences psychiatriques, la hausse des hospitalisations sous contrainte et les délais de suivi ambulatoire après hospitalisation. rtbf.be / moustique.be / medor.coop

KCE Report 318B (2021). Organisation des soins de santé mentale pour les adultes en Belgique — pointe la fragmentation des services et le manque de coordination comme enjeux majeurs. kce.fgov.be

Haute Autorité de Santé (France). Améliorer la coordination des soins dans le domaine de la santé mentale — sur l’insuffisance de coordination entre généralistes et professionnels spécialisés. has-sante.fr

Test-Achats (2024). Psychologues et remboursement : tout ce que vous devez savoir — sur le taux de conventionnement des psychologues en Belgique. test-achats.be

Fédération des maisons médicales. La saga du numerus clausus — sur le mécanisme des quotas INAMI et les disparités géographiques d’installation. maisonmedicale.org

PsyBru / Bruxelles-J. Où trouver de l’aide pour ta santé mentale — annuaire des psychologues de première ligne à Bruxelles. bruxelles-j.be