Est-ce que ça vous est déjà arrivé de changer un petit détail de votre routine (le chemin pour aller au travail, votre café du matin, l’ordre dans lequel vous rangez votre sac) et de sentir, sans trop savoir pourquoi, une pointe d’inconfort ? Rien de grave. Juste ce petit vertige quand un repère bouge, même minuscule.
Je vis un peu la même chose ces temps-ci : je déménage de cabinet. Rien de spectaculaire en soi. Mais ça m’a fait réfléchir à quelque chose d’assez fondamental en thérapie, et que je n’avais peut-être jamais pris le temps d’écrire noir sur blanc : le cadre.
Tant que le cadre tient, on ne le remarque même pas
En langage un peu psy, le cadre, ça veut simplement dire : tout ce qui rend un suivi fiable. L’heure du rendez-vous, sa régularité, la confidentialité, la façon dont on s’adresse l’un à l’autre, et donc oui, le lieu aussi.
Le psychanalyste José Bleger a fait une observation assez juste à ce sujet : tant que le cadre tient, on ne le remarque même pas. Il travaille en coulisses, un peu comme les fondations d’une maison. Personne n’y pense, jusqu’au jour où quelque chose bouge (Bleger, 1967).
C’est sans doute pour ça que tant de patient·es, en apprenant un changement de lieu, posent la même question, presque toujours formulée avec un peu de gêne : « ça va rester pareil ? ». Cette question n’a rien d’anodin. Elle touche exactement à ce qui fait tenir le travail.
Ce qui tient, ce n’est pas la pièce
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott parlait, lui, de holding — littéralement, « tenir ». Il décrivait comment un environnement suffisamment fiable permet à un tout-petit de se sentir en sécurité, au point de pouvoir être vraiment lui-même plutôt que de simplement réagir à ce qui l’entoure (Winnicott, 1960).
Transposé à la thérapie adulte, le holding, ce n’est pas un canapé précis. C’est cette sensation que l’espace qui nous accueille ne va pas se dérober, quoi qu’on y dépose.
John Bowlby, dans un registre voisin, parlait de base de sécurité : ce point d’ancrage stable à partir duquel on ose explorer ce qui inquiète, avec la certitude de pouvoir toujours y revenir (Bowlby, 1988). Un·e thérapeute peut jouer ce rôle. Mais une base de sécurité, ça ne se loge pas dans une adresse. Ça se loge dans une présence.
Et ce n’est pas qu’une intuition clinique.
Des chercheurs ont voulu vérifier, très concrètement, ce qui fait vraiment progresser une thérapie. Une grande synthèse menée par Norcross et Lambert a passé au crible des dizaines d’études sur la relation thérapeutique. Leur conclusion : c’est la qualité du lien qui compte le plus, bien plus que la méthode utilisée (Norcross & Lambert, 2018).
Encore plus parlant pour notre sujet : une étude portant sur près de 300 recherches et plus de 30 000 patient·es a montré que ce lien entre qualité de la relation et progrès en thérapie reste tout aussi solide, qu’on soit assis dans la même pièce ou en visio à des kilomètres l’un de l’autre (Flückiger et al., 2018).
Autrement dit : ce n’est pas la salle qui soigne. C’est ce qui se passe entre deux personnes.
Ce qui ne change pas
Alors, concrètement, pour celles et ceux qui me suivent déjà : rien ne change dans notre travail. Ni le rythme, ni la confidentialité, ni la façon dont j’écoute. Seul le lieu évolue. Les nouvelles coordonnées seront disponibles sur mon profil doctoranytime. Et si cette annonce fait naître une inquiétude, même minuscule, elle a toute sa place dans nos échanges. On peut très bien en parler ensemble.
Et si vous êtes vous-même psy et que ce texte vous parle, n’hésitez pas à m’écrire! J’aime bien ces échanges de pratique entre confrères et consœurs.
Ce que j’emporte avec moi dans ce déménagement, ce n’est pas que des cartons. C’est surtout la façon dont j’essaie d’être là pour vous, peu importe la pièce.
Sophie Kersten, psychologue clinicienne (qui apprend, elle aussi, à retrouver ses marques ailleurs)
Pour aller plus loin…
José Bleger (1967). Psycho-analysis of the psycho-analytic frame. International Journal of Psycho-Analysis, 48, 511-519. Sur le cadre thérapeutique comme arrière-plan silencieux, qui ne se révèle que lorsqu’il est perturbé.
Donald Winnicott (1960). The Theory of the Parent-Infant Relationship. International Journal of Psycho-Analysis, 41, 585-595. Le texte fondateur du concept de holding : un environnement assez fiable pour permettre de se sentir en sécurité.
John Bowlby (1988). A Secure Base: Clinical Applications of Attachment Theory. Routledge. Sur la base de sécurité, ce point d’ancrage stable qui permet d’explorer sans crainte.
John Norcross & Michael Lambert (2018). Psychotherapy Relationships That Work III. Psychotherapy, 55, 303-315. Synthèse de plusieurs méta-analyses sur ce qui, dans la relation thérapeutique, fait vraiment la différence.
Christoph Flückiger, A. C. Del Re, Bruce Wampold & Adam Horvath (2018). The Alliance in Adult Psychotherapy: A Meta-Analytic Synthesis. Psychotherapy, 55, 316-340. Méta-analyse de 295 études (30 000+ patient·es) : la qualité du lien prédit les progrès en thérapie, en présentiel comme à distance.

