Pendant la grossesse (et souvent bien au-delà), beaucoup de femmes décrivent exactement la même chose : des trous de mémoire un peu gênants, une attention qui saute d’une chose à l’autre, une pensée parfois plus lente, et surtout cette impression déroutante de ne plus fonctionner « comme avant ». Vous voyez ce moment où l’on ouvre le frigo, regarde à l’intérieur, referme la porte, puis se demande ce qu’on venait chercher… et ça deux fois de suite ?

Dans le langage courant, on appelle cela le mom brain. Ce terme est utilisé pour parler de ces petits ratés du quotidien (oublis, distractions, brouillard mental…) et s’emploie souvent sur le ton de la plaisanterie, mêlant auto-dérision et, parfois, un soupçon de culpabilité. Derrière cette expression un peu légère se cache une réalité neurobiologique solide, aujourd’hui bien documentée par les neurosciences (Hoekzema et al., 2017 ; Hoekzema et al., 2022).

Rassurez-vous : non, le cerveau ne régresse pas, ne « fond » pas et ne devient pas moins performant. En réalité, il se transforme.

Les recherches en neuro-imagerie montrent en effet que la grossesse s’accompagne de modifications structurelles du cerveau, notamment au niveau de la substance grise et de la substance blanche (Hoekzema et al., 2017). Plus récemment, des travaux de “precision imaging” ont même suivi une personne avant conception, pendant la grossesse, puis jusqu’à deux ans après l’accouchement : on y observe une baisse globale du volume de substance grise et de l’épaisseur corticale au cours de la grossesse, avec un rebond partiel après la naissance, ainsi que des changements sur des marqueurs liés à la substance blanche (Pritschet et al., 2024 ; NIH Research Matters, 2024).

Il ne s’agit donc ni d’un bug, ni d’un dommage collatéral de la grossesse. Ces changements relèvent d’un processus parfaitement connu en neurosciences : la plasticité cérébrale — autrement dit, la capacité du cerveau à se remodeler en réponse à une période de transformation majeure (Hoekzema et al., 2017 ; Hoekzema et al., 2022 ; Pritschet et al., 2024).

Comment cela fonctionne ?

Le cerveau se compose de deux grandes « matières » : la substance grise et la substance blanche. Elles travaillent ensemble, mais n’ont pas le même rôle. La substance grise correspond aux zones où l’information est traitée, tandis que la substance blanche assure les connexions entre ces différentes régions.

La substance grise est impliquée dans le traitement de l’information, le raisonnement, la perception sociale, les émotions ou encore la prise de décision. Or, durant la grossesse et après l’accouchement, on observe une diminution du volume de substance grise dans certaines régions du cerveau (Hoekzema et al., 2017 ; Pritschet et al., 2024 ; Servin-Barthet et al., 2025).

Ok… Dit comme cela, l’idée peut faire peur. Mais il faut rassurer : quand les études parlent de « diminution de volume », cela ne signifie pas que le cerveau perd des capacités ou des neurones. Les images cérébrales mesurent des variations globales de structure, pas ce qui se passe au niveau microscopique.

Ces changements sont aujourd’hui interprétés comme une réorganisation des réseaux cérébraux, qui deviennent plus spécialisés et plus efficaces. On parle parfois, par analogie, d’« élagage », pour décrire ce mouvement de recentrage, mais il ne s’agit pas d’une perte. Ce remaniement concerne surtout des régions impliquées dans la compréhension des émotions et des relations. Autrement dit, le cerveau se réorganise autour de fonctions particulièrement importantes à ce moment de la vie. Ce n’est pas un appauvrissement, c’est un recentrage.

La substance blanche, elle, joue un autre rôle : elle permet la communication rapide entre les différentes régions du cerveau. Là aussi, des changements ont été décrits pendant la grossesse, au niveau de marqueurs de microstructure (Hoekzema et al., 2022 ; Pritschet et al., 2024). Ces données s’inscrivent dans un contexte de bouleversements hormonaux importants ; dans l’étude de precision imaging, certains changements suivent de près la dynamique des hormones stéroïdes mesurées au fil de la grossesse (Pritschet et al., 2024).

Sur le plan du vécu, l’important est de ne pas tirer de conclusions hâtives. La grossesse est une période où beaucoup de choses changent à la fois — le sommeil, la charge mentale, le stress, les anticipations — mais on ne peut pas attribuer directement les modifications observées dans le cerveau à chacun de ces facteurs pris isolément. On peut simplement dire qu’ils constituent un contexte global qui influence la manière dont on se sent mentalement.

C’est souvent là que s’ancre cette impression de « brouillard mental », cette difficulté à rester concentrée longtemps ou cette fatigue cognitive qui arrive plus vite qu’avant. Non pas parce que le cerveau serait moins performant en soi, mais parce que ses ressources attentionnelles et émotionnelles sont mobilisées autrement. Se souvenir d’un mot de passe ou d’un rendez-vous peut devenir secondaire lorsque l’esprit est occupé à traverser une période de transformation majeure — entre vigilance accrue, anticipations et ajustements quotidiens.

Autrement dit, pendant la grossesse, certaines fonctions passent au premier plan tandis que d’autres se mettent temporairement en retrait.

Le mom brain n’est pas un bug du système : c’est une priorisation adaptative.

Dans une société qui valorise la performance constante, la rapidité et la productivité, cette transformation est souvent vécue comme difficile. Le décalage entre les transformations à l’œuvre chez les futures mères et les attentes sociales et professionnelles est fréquemment source de tension. Tandis que le cerveau et le psychisme s’ajustent à une réorganisation majeure, le monde du travail continue souvent d’exiger disponibilité, performance et efficacité inchangées. Cette tension peut nourrir culpabilité, auto-dévalorisation et sentiment d’illégitimité — alors même que ces transformations peuvent être normales et adaptatives.

Certaines de ces modifications cérébrales semblent transitoires et s’atténuent en partie après l’accouchement ; d’autres peuvent persister (Pritschet et al., 2024 ; Servin-Barthet et al., 2025). Cela ne signifie pas que le cerveau reste « altéré », mais qu’il garde la trace d’une expérience fondatrice : celle de devenir parent — une trace qui peut être durable, comme beaucoup d’expériences de vie marquantes.

Fun fact (mais validé) : le cerveau des pères aussi

Cette histoire de transformation cérébrale ne concerne pas uniquement les mères. Contrairement à une idée reçue, plusieurs études montrent que la transition vers la paternité s’accompagne, elle aussi, de changements cérébraux — même si la littérature est moins abondante et parfois plus hétérogène que pour la grossesse.

Des travaux longitudinaux rapportent des modifications de structure corticale chez des pères débutants, compatibles avec l’idée d’une neuroplasticité liée à l’expérience (Martínez-García et al., 2023). Et plus récemment, une étude en diffusion a examiné la microstructure de la substance blanche du prénatal au post-partum chez des hommes devenant pères, en observant des changements de marqueurs de connectivité (Cárdenas et al., 2024). La nuance importante, ici, est la suivante : chez les pères, les changements semblent davantage dépendre de l’expérience (implication, interactions, ajustements du quotidien) que d’un événement biologique comme la gestation. Autrement dit, ce n’est pas “le sexe” qui code la parentalité : c’est la relation — et ce que cette relation mobilise, jour après jour, parfois au détriment des clés de voiture.

Au fond, le mom brain n’est ni un mythe, ni une faiblesse, ni un symptôme à corriger. C’est l’expression d’un cerveau — et d’un psychisme — qui s’adaptent à une réalité nouvelle. Le comprendre permet peut-être de poser un regard un peu moins jugeant : sur soi, sur les autres, et sur tout ce que devenir parent mobilise, souvent sans qu’on s’en rende compte.

Sophie Kersten, psychologue clinicienne (adepte du « ce n’est pas un bug, c’est une adaptation »)


Pour aller plus loin…

Hoekzema, E. et al. (2017) Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure
Une étude longitudinale majeure montrant des modifications durables de la structure cérébrale après une première grossesse.

Pritschet, L. et al. (2024) Neuroanatomical changes observed over the course of a human pregnancy
Une étude récente de “precision imaging” suivant les transformations cérébrales du pré-conceptionnel jusqu’au post-partum.

Servin-Barthet, C. et al. (2025) Pregnancy entails a U-shaped trajectory in human brain gray matter volume
Montre que certaines modifications de la substance grise suivent une trajectoire dynamique pendant et après la grossesse.

Hoekzema, E. et al. (2022) Mapping the effects of pregnancy on resting state brain activity and white matter microstructure
Explore les changements fonctionnels et de connectivité cérébrale associés à la grossesse.

Martínez-García, M. et al. (2023) First-time fathers show longitudinal gray matter changes during the transition to parenthood
Met en évidence des modifications cérébrales chez les pères débutants, liées à la transition vers la parentalité.

Cárdenas, S. I. et al. (2024) White matter microstructure organization across the transition to fatherhood
Une étude récente suggérant des changements de connectivité cérébrale chez les futurs pères.